« Coup de projecteur »

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Dans son « Panier » du Printemps 2018, l’ACALAVO a souhaité

donner un petit coup de projecteur sur…

…deux poèmes :

 1. Un poème de Roland MARX :

Ici l’amour prend sa revanche

sur l’horreur des arrière-cours ;

le sein des fontaines étanche

la soif de moineaux des faubourgs.

 

Ici le regret cadenasse

le tombeau de quelque frangin ;

au cimetière Montparnasse

sur les granits, le bronze geint.

 

Ici le rail tend ses échelles

vers des ailleurs aux ciels troublants ;

Le « Train Bleu » lustre ses vaisselles

au-dessus des convois hurlants.

 

Ici le monde vend ses charmes

aux couleurs de Richard-Lenoir ;

l’émeute placarde ses armes

jusqu’aux parois d’un urinoir.

 

Ici Paname métaphore

entre attaché-case et cabas

et Ménilmontant chante encore

Trenet, Piaf et Marie Dubas

 

quand je m’en retourne là-bas…

 

 

2.  » Le Printemps  « , un sonnet de Daniel DURAND :

C’est, aux yeux de chacun, la plus belle saison,

L’époque où, lentement, s’éveille la nature,

Chassant, du triste hiver, l’horrible dictature,

Qui nous tenait blottis devant l’âtre, au tison.

 

Des coloris subtils, du vert tendre à foison,

Partout la vie éclate, étonnante aventure.

On peut voir à nouveau le bétail en pâture,

Et contempler déjà la prime floraison.

 

Dans les champs, les jardins, le laboureur commence

A retourner la terre, à choisir la semence.

On dirait comme un hymne au retour du beau temps.

 

Et si la brusque averse est quelque fois rageante,

On l’a tant espéré, ce satané printemps,

Qu’on lui pardonnera d’être d’humeur changeante.

 

 

 

…et une nouvelle :

 » Le Légionnaire et son Chien  » par Jacqueline LAZARE.

Pagnafe n’est encore qu’une enfant, pourtant cette gamine arrête sur les lèvres les cancans qui se déversent habituellement dans le salon de la couturière ; ces cancans qui ressemblent tellement à des pièces de cinq sous qu’on lui refilerait, qui seraient inutilisables pour elle puisqu’elle n’en a pas la tirelire et qui, d’ailleurs n’auraient cours nulle part.

Elle tient également à distance, sans jamais élever la voix, les clients du bar ; aucun n’ose un geste déplacé à son endroit.

C’est une enfant bizarre aimant que les gens parlent vraiment, sans se contenter de faire du bruit, de meubler. Elle aime que les mots arrivent de plus loin que de la gorge, qu’ils viennent de la tripe et du  cœur.

A côtoyer, à écouter, toutes les personnes qui fréquentent chez « Louise », elle sait, par exemple, qu’un homme en colère en dit plus et dévoile seulement dans ce moment sa vraie nature. Elle sait que le dédain et la solitude vont souvent de pair. Elle en est persuadée, plus encore aujourd’hui, en regardant et en écoutant le légionnaire.

Il est là, appuyé au comptoir, pas très vieux, pas très sale, son corps entier demandant du liquide, jusqu’au pantalon qu’un coup de fer humide remettrait au pli. Ses mèches courent sur son crâne au moindre mouvement, elles sont comme des graminées desséchées par un été sans pluie. Ses yeux globuleux trahissent son penchant ; l’épaule gauche, plus haute que l’autre, garde la pose du client assidu des bistrots. A cet instant où le premier verre est à peine entamé, il a une attitude d’homme épuisé.

Le chien, à ses pieds, semble éreinté, par les années sans doute, plus certainement par les attentes froides sur le carrelage des bars ; son poil est aussi sec que celui de son maître et presque aussi rare. Il est édenté, du moins en partie, puisque sa langue, même museau fermé, pend misérablement ; il a les yeux presque blancs et bordés de sanie, ce qui lui donne un air souffreteux et doux.

En somme, ces deux là font une paire pas tellement dissemblable, leur entente provient d’un vieux compagnonnage.

Un deuxième verre prend la pente du premier, puis quelques autres suivent.

L’homme s’anime.

En peu d’instants, il a complètement changé : ses yeux sont plus brillants, son dos et sa tête plus droits, sa parole plus facile. Il invective d’autres personnes accoudées tout pareillement, il gesticule ; puis dégoûté du silence qu’on lui oppose, enfermé dans sa drogue autant que la chair d’une noix peut l’être dans sa coquille, incapable de communiquer avec ses semblables, il se retourne vers son ami à quatre pattes. C’est une conversation étonnante, conversation et non monologue, car si l’un parle, l’autre participe, autant avec les yeux, qu’avec des frissons de compréhension qui se déroulent lentement le long de son échine !

– Je vais te dire, César, sur la terre il y a seulement trois hommes valables…

Il lui faut quelques minutes pour rabouter ses idées, le chien tout de suite se met sur son séant, mais d’une façon tellement maladroite que ses pattes arrières sont étendues, droites ; il offre ainsi tout son ventre au courant d’air, ses oreilles remuent un peu, semblant inviter son maître à continuer :

– Attends, César, attends, avant tu vas saluer le légionnaire que je suis, celui du premier régiment de Sidi Bel Abbès !

Le chien est vieux et fatigué, mais sa patte, même dans cette position inconfortable, vient s’appuyer sur la cuisse de l’homme. Il n’en peut plus, ses flancs se soulèvent trop vite, trop fort : museau ouvert, il pompe l’air rapidement.

– … Seulement trois types valables, un… Jésus-Christ !

César est d’accord, ses paupières s’abaissent, ses oreilles frémissent, un petit sursaut à l’encolure marque sa compréhension.

– … Deux, Napoléon ! Ca c’était un homme, les batailles, les femmes, les campagnes, les victoires, les femmes, les femmes…

Le chien pose à nouveau sa patte sur la cuisse toute proche, il l’enlève et la remet, il la déplace comme pour gommer une blessure, une plaie mal cicatrisée. Tout son instinct l’incite à dicter silence : il y a des voiles à ne pas soulever, des mots à ne pas dire.

L’homme se penche, se penche encore, puis il embrasse à pleine bouche le museau, le crâne du chien : il verse sur les poils des larmes brillantes en prodiguant des mots d’amour.

– En trois, il y a moi, capitaine de la Légion :  Albert, Franz, Joseph von Berkhof. Dis, César, est-ce que tu te rappelles les barouds, les marches forcées, les nuits où l’on tombait tout habillé à même le sol… Est-ce que tu te souviens de Carmen, la belle des belles… Une belle garce, oui, qui volait ma solde et attirait les copains ; à cause d’elle, je ne suis plus rien, je n’ai plus rien sauf l’honneur et vive la Légion !!!

– Allons viens, César, on rentre.

 

 

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