« Coup de projecteur »

coup-de-projecteur-2

Dans son « Panier » d’hiver 2017-2018, l’ACALAVO a souhaité

donner un petit coup de projecteur sur…

…deux poèmes :

 1.  » La Neige « , poème de Marie-Thérèse PYOT-LECRILLE :

Une aurore timide

dévoile les flocons,

qui ont déjà couvert

la prairie les maisons.

Au chaud derrière la vitre

il est doux de rêver,

quand la blanche farine

va tout capitonner.

On repense à l’enfance

à Noël au sapin,

aux boules que l’on serrait

qui fondaient dans nos mains.

Les oiseaux sont inquiets

Ils voltigent dans le froid,

dans la cour qui blanchit

plus trace de leur repas.

Il faudra balayer

il faudra que je sorte,

avant qu’elle n’envahisse

le seuil de notre porte.

Mais je prolonge l’instant

dos à la cheminée,

entourant de mes mains

une tasse de café.

 

2.  » Effroi « , poème de Véronique MARSOT :

Vains espoirs et fol amour,

Qu’est-il devenu le temps du jour

Où la vie coulait comme une sève

Et donnait foi en l’avenir qui relève…

 

Voici le temps, perdu, enfui

L’espace sans fin, inerte et froid.

Je veux encore croire mais tant pis,

Nul ne viendra m’ôter l’effroi.

 

 

…et une nouvelle :

 » Les Quinze Ans de Pagnafe  » par Jacqueline LAZARE.

La gamine, serpillière au bout du balai, cogne la chaussure : c’est une demande !

Dociles, l’esprit ailleurs, les consommateurs lèvent un pied, puis l’autre, cela sans vraiment changer de position, surtout sans perdre le fil de la conversation ; les uns et les autres déroulent leur vie. Entre deux gorgées, ils parlent de leur travail, du temps maussade, de la pêche. Louise, la patronne du bistrot, opine de la mèche et du sourire ; curieuse d’en savoir davantage mais trop futée pour s’insinuer, elle attend les confidences.

L’homme – d’après eux – étant ataviquement bigame, les buveurs racontent avec naturel leur femme et leur maîtresse ; la gamine, rageusement, pousse le balai et la serpillière contre leurs chevilles ou leurs talons… toc et pan… ça leur apprendra :

– Normalement bigames les hommes, ah mais ! Et pourquoi pas les femmes ?

Elle rage en silence et envoie encore un coup de balai, puis décide de leur clouer le bec, un jour, plus tard, en prenant un trio de mâles rien que pour elle.

Depuis qu’elle vient chez « Louise », pour nettoyer le carrelage et laver les vitres, en a-t-elle entendu de mêmes propos : le vin brouillant les esprits et libérant la langue, chacun dit ici ce qu’il tait ailleurs.

Pagnafe était une enfant maigrichonne ; c’est à présent une adolescente mince, à la chevelure opulente et aux yeux vifs. Peu bavarde, elle saisit prestement le détail qui déclenche aussitôt ses réflexions intérieures. Elle interprète même les silences qui parfois s’installent, coupant les phrases.

Pour l’instant, elle regarde Louise qui aime quitter son bar et parader au milieu de ses clients, Louise qui prend de l’embonpoint et porte aujourd’hui un pantalon trop serré.

Le pantalon pour les femmes, c’est nouveau dans le village !

La gamine traduit son sentiment par un aparté où le regret – surtout – se mêle à la critique :

– Pour un pantalon, il faut une fesse haute, un estomac plat, des jambes longues.

C’est rageant d’avoir tout cela… et pas de pantalon !

Un coup de chiffon énergique et vengeur contre la vitre.

Elle a un moment de compassion quand son regard furtif s’égare vers le bouton qui, à lui seul, tient le pantalon, donc la réputation de Louise ! Il est si fortement mis à contribution qu’il étire dangereusement la boutonnière ; elle continue ses réflexions silencieuses

– Si le bouchon lâche, vlan ! Il va être catapulté contre la porte vitrée – c’est sa trajectoire – elle en entend déjà le bruit !

Faut croire qu’il est solidement arrimé !!!

Louise s’assoit et le bouton disparaît complètement ; la taille est escamotée, le ventre fait un bourrelet et rejoint la poitrine. la gamine plaint le foie, l’estomac, la rate ; elle plaint surtout ce vaillant bouton.

Elle a horreur des contraintes vestimentaires, des gaines, des corsets, des baleines, des sangles, de tout ce qui comprime et pourrait abîmer sa peau ; elle la respecte et la considère comme un étui sur mesure. Aussitôt chez elle, elle se lave entièrement –c’est une habitude prise depuis l’enfance – et reste dévêtue, elle est à l’aise ainsi, alors pourquoi s’habiller ?

D’autres jours, elle va aider la couturière, c’est un tout autre monde !

Elle commence à aimer les beaux tissus, le silence élégant du salon d’essayage, les confidences chuchotées qui ne lui sont aucunement destinées ; elle aime surtout l’arrivée de la jolie Lily qui sait si bien porter le fume-cigarette à ses lèvres peintes, lançant chaque bouffée comme un clin d’œil.

Sans se prendre au sérieux, Lily raconte ses débuts difficiles de vendeuse mannequin et ce jour malheureux où elle a dû présenter une robe de soirée à dos nu : elle avait précisément, ce jour-là, une magnifique zébrure due à la cravache de son père qui n’admettait pas ses rentrées tardives.

Lily évoque tout cela, non pas sur un ton pitoyable ou revanchard, mais comme un souvenir dont on peut aisément plaisanter.

C’était le temps où les enfants vouvoyaient les parents et lorsque le père lui demanda :

– Mais à qui ressembles-tu donc, pour tant aimer la noce ?

Elle avait enfin osé répondre :

– Mais à vous, mon père, à vous !

Ce qui était vrai, puisque « bon chien chasse de race », mais il avait senti que dorénavant son autorité était sérieusement compromise. Quelque temps plus tard, elle lui avait présenté le garçon de son cœur ; la sentence du père était tombée glaciale :

– C’est un nègre !

Ce garçon bronzé par les embruns était marin, elle avait su l’imposer.

Pagnafe admire silencieusement cette jeune femme battante, cachant sa sensibilité sous un verbe parfois trop haut, Lily qui fait sa place au soleil, le sourire aux lèvres et sait si bien se raconter tout en essayant une robe noire collant étroitement à sa silhouette parfaite.

… Entre le bistrot de Louise, le salon de la couturière, les confidences entendues, mais soigneusement scellées : le temps passe.

Pagnafe délaisse un peu son Ami Pouchu.

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s